CAUCASE : ORGIE DE VIANDES AU PAYS DES KHEVSOURS

En Georgie, dans le Caucase magestueux, la Khevsourétie est le territoire des Khevsours. Des vallons à pic, des forêts vierges où vit un peuple qui descendrait des Croisés. Durant un mois d’été, les Khevsours célèbrent l’Athenguénoba, fête mêlant rites et banquets de viandes et de breuvages sanctifiés.

Quand le dixième bélier s’écroule en râlant, vidé de son sang par la trachée-artère, on est presque habitué. Deux ou trois verres de tord-boyaux adoucis par quelques pintes de bière cul sec, et on se laisse même aller à mastiquer un bout de rognon cru ou à avaler un peu de graisse tiède. «C’est pour la force», assure Dato Tchintcharaouli, 27 ans, et fils du chef du village. A voir ce jeune professeur de sport, tout en muscles, on est tenté de le croire. En cette belle journée d’été, il est occupé à sacrifier les béliers à la chaîne – un honneur lors de l’Athenguénoba, la fête la plus importante de l’année pour les Khevsours.

Interminable hiver
Petit peuple de guerriers montagnards, ces Géorgiens qu’on dit descendants des Croisés du Moyen Age, se sont taillés au fil des siècles et de l’épée une solide réputation de durs à cuire. Longtemps, ils ont vécu isolés derrière leurs cols sous la tutelle nominale du roi de Géorgie, ferraillant de temps à autre avec les peuplades environnantes. Cela ne fait que quelques décennies que les locaux ont tombé la cotte de mailles pour adopter, comme Dato Tchintcharaouli, le survêtement. Et même s’ils se disent chrétiens comme le reste des Géorgiens, ils conservent un culte très largement imprégné de paganisme qu’ils partagent avec leurs voisins tchétchènes et ingouches, islamisés pour leur part à partir du XVIIe siècle.

Aujourd’hui encore, après avoir quitté leurs forteresses de pierre pour des chalets moins rustiques, les Khevsours restent coupés du reste du monde pendant les huit mois d’hiver. Et ce n’est qu’en juillet que les névés fondent assez pour permettre de s’épargner une éprouvante séance de patinage. Il faut alors six ou sept heures pour parcourir les 140 kilomètres qui séparent la région de la capitale, Tbilissi. Mais la récompense qui vous attend derrière le col de la Croix de l’ours (2 670 mètres) vaut l’effort : des Alpes sans béton, couvertes de forêts vierges, creusées de vallons à pic ; et plus haut, des pâturages où patrouillent aigles, loups et mouflons. Des animaux qu’il est possible de voir en prenant un guide local – Dato est de bon conseil, même s’il s’y connaît plus en chasse à l’ours qu’en safari-photo.

En attendant la randonnée, place à la fête dans le village de Chatili. L’Athenguénoba commémore, sur plus d’un mois, le martyre d’Athénogène, un évêque du IIIe siècle. Chaque village célèbre la fête à tour de rôle. On apporte des offrandes à la «djvari», la croix chrétienne qui commande tous les Khevsours. En retour, elle régale ses serviteurs de viandes et de boissons sanctifiées. Pour cela, les hommes se rassemblent auprès des lieux saints, les Khatis, interdits le restant de l’année, et que seuls les anciens «choisis par Dieu», peuvent approcher. Les femmes, quant à elles, sont jugées impures et doivent suivre la cérémonie de loin.

A une vingtaine de kilomètres de là, se trouve Kistani. Village cousin de Chatili, tout le monde y porte le même nom de famille : Tchintcharaouli. Dato s’y rend en voisin avec quelques amis pour prolonger la fête. Les hommes se réunissent dans une cabane où ils mangent et boivent la bière sacrée. Dehors, la forteresse – imposante ruine en schiste perchée sur un roc – fait planer son ombre menaçante sur la vallée. D’autres édifices fortifiés sont bâtis aux alentours. Où que l’on porte le regard, on sent qu’il n’y a pas si longtemps, le visiteur n’était pas le bienvenu. Chaque vallée, chaque promontoire de Khevsourétie est surplombé d’un de ces oppressants châteaux, dont le plus spectaculaire est celui de Moutso, à une dizaine de kilomètres de là. Abattues par le temps, les tours plantées sur ce nid d’aigle ne sont plus guère que des ruines. Mais le sentiment d’ivresse que procure la vision depuis leur sommet reste gravé dans la mémoire.

Ni radio ni téléphone
A Kistani, les maisons de pierres sèches à trois étages sont en bien moins bon état qu’à Chatili, car elles ont été abandonnées au XIXe siècle, et leurs habitants, comme la majorité des Khevsours aujourd’hui, ont émigré dans la vallée, ou plus loin à l’est de la Géorgie. Dans cette partie de la Khevsourétie – sur le versant nord du Caucase – la vie est dure, et aujourd’hui encore, il n’y a ni radio ni télévision ni téléphone. L’interminable hiver se passe en autarcie complète. L’Athenguénoba est donc l’occasion pour les Khevsours «du bas» de retrouver leur terre et leurs cousins.

Nodar, Chalva et Levan font partis de ces exilés. Venus d’une bourgade voisine, à cinquante kilomètres de Tbilissi, ce sont les seuls à s’être déplacés jusqu’à Kistani cette année, et la fête est empreinte d’émotion. Ici, le «khoutsessi» Gabriel mène le bal avec brio. Ce vieil aveugle connaît par coeur les prières à réciter avant le sacrifice, et sa mélopée lancinante rythme chaque instant de la cérémonie. L’officiant, chargé d’égorger les quatre jeunes béliers promis au sacrifice, a revêtu la tunique noire traditionnelle aux motifs en forme de croix ; cette même croix qu’il dessine sur le front des participants avec le sang des bêtes sacrifiées. Dato s’enthousiasme : «Tu sais combien j’ai attendu ce jour ? Je l’ai attendu toute l’année, comme nos ancêtres l’attendaient avec impatience. Parce que ça nous rend plus forts. Ce sang nous rend plus forts. Nous prions Dieu et Il nous rend plus forts.»

Bientôt l’Europe
Pourtant, l’ambiance a beau être au recueillement et les cierges brûler d’une foi intacte, les Khevsours savent qu’ils appartiennent à un temps presque révolu. Certes, la bière sacrée est toujours bue dans d’antiques coupes en argent, ornées de croix et de vieilles monnaies. Mais c’est désormais de la bibine produite dans les usines de Tbilissi, et non plus la bière khevsoure à 15°, brassée dans de grandes bassines en cuivre avec l’orge de la montagne. Aujourd’hui, ceux qui habitent d’autres régions n’ont ni le temps ni l’argent pour venir deux semaines préparer le breuvage et faire la fête.«Le temps passe, les traditions se perdent et nous allons bientôt rejoindre l’Europe», explique Nodar, un quinquagénaire chargé, cette année, d’organiser les festivités. «Les jeunes sont de plus en plus tournés vers l’Occident, tout ça deviendra de l’histoire qu’on raconte aux enfants : avant, c’était comme ça.»

Mais pour l’heure, Dato, le front et les mains couvertes de sang, n’en a cure. «Comme mon père, plus tard, je veux devenir le chef» , confie-t-il alors qu’il entame le jarret d’un autre bélier. Peu importe s’il n’est le chef que de sept familles. Il restera jusqu’à la mort dans ses montagnes, dont le vert éblouit tous les paysages.

Calendrier : Pour la fête, la période de la mi-juillet est la plus faste, l’Athenguénoba se déroule aux alentours du 20 à Chatili et Kistani. Il est de toute façon plus sûr de programmer le voyage durant l’été, de juin à août. La Khevsourétie est idéale pour la randonnée en haute montagne, mais il faut prévoir des vivres et une tente, car il n’y pas de refuges. Si les villages sont peu nombreux dans la région, les gens sont accueillants. Attention toutefois à ne pas abuser, les touristes sont une de leurs rares sources de revenus. Ne pas repartir sans goûter aux khinkalis, gros raviolis à la viande ou au fromage, la spécialité de la région ! (photo ci-dessous)

Y aller
Les marcheurs peuvent faire le trajet à pied à partir de Kazbegi, facilement accessible en bus ou en taxi collectif depuis la capitale. La balade prend trois jours, à travers le col de Djouta, et permet de traverser toute la Khevsourétie. Des bus relient trois fois par semaine Tbilissi à Barisakho, l’un des premiers villages de Khevsourétie, depuis la gare routière de Didoubé. Depuis Barisakho, 4 x 4 disponibles vers Chatili. Vaja Tchintcharaouli, qui tient des chambres d’hôtes à Chatili (20-25 • la nuit), parle anglais et peut organiser le voyage depuis Tbilissi. Tél. : 00 995 77 729 362. L’agence de Hans Heiner propose également des circuits et facilite déplacements et hébergement. www.kaukasus-reisen.de/english_version

Emmanuel Gillemain d’Echon
Source : Libé-Voyages, mars 2009.

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